07 mars 2010
La fabrique des images

Découvrir la relation entre notre conception du monde et notre manière "d'imager" sa représentation à travers des objets, des motifs, des couleurs, devient un parcours intrigant lorsqu'il est construit par un brillant anthropologue. Intrigant par la juxtaposition inhabituelle d'objets hétérogènes : masques, coiffes de plumes, toile de maître hollandais.
Hétérogénéité destinée à concentrer l'attention du visiteur sur la question essentielle de ce qui est en jeu derrière toute figuration.
Hétérogénéité destinée à concentrer l'attention du visiteur sur la question essentielle de ce qui est en jeu derrière toute figuration.
Après Qu'est-ce qu'un corps et Planète Métisse, Le musée du quai Branly présente La Fabrique des Images jusqu’au 17 juillet 2010, une exposition anthropologique, conçue par Philippe Descola, disciple de Claude Lévi-Strauss et professeur au Collège de France, auteur d'un ouvrage édité chez Plon dans la collection Terre humaine : Les Lances du crépuscule.
160 œuvres et objets en provenance des cinq continents illustrent les différentes façons d’appréhender et de représenter notre environnement.
L'objectif de l'exposition est de "donner à voir ce qui ne se voit pas d'emblée dans une image, à savoir, les effets que ceux qui l'ont créée cherchaient à produire sur ceux à qui elle était destinée.
Dans certains cas, ces effets sont perceptibles par delà les siècles et la diversité culturelle, mais le plus souvent, ils restent opaques aux visiteurs dont le regard a été façonné par la tradition de l'art occidental".
Philippe Descola émet l'hypothèse que la mise en oeuvre de ces effets répond à quatre grandes stratégies figuratives, correspondant à "Quatre manières de rendre présent dans des images tel ou tel système de qualités prêtées aux objets du monde" .:
"Ces systèmes de qualité sont appelés ontologies et servent, dans la vie quotidienne à identifier des classes d'êtres qui se distinguent les uns des autres par des propriétés communes.
Or, toutes les cultures n'ont pas la même ontologie : l’animisme, le naturalisme, le totémisme et l’analogisme ont quatre façons différenciées de percevoir des discontinuités et des continuités entre les choses.

Vue générale de l'expo. © musée du quai Branly, photo Antoine Schneck
La première section de l'exposition analyse et illustre l'animisme, c'est à dire la généralisation aux non humains d'une intériorité de type humain. Toute entité, un animal, une plante, un artefact, est dotée d'une intériorité , animée d'intentions propres, capable d'actions et de jugement. L'apparence physique change d'une entité à l'autre. Le modèle animiste rend visible l'intériorité des différentes sortes d'existants et montre que celle-ci se loge dans des corps aux apparences dissemblables
Combinant ressemblances morales et différences physiques, l’animisme est représenté entre autres images, par les masques colorés des Indiens d’Amérique du Nord ou les parures de plumes des peuples d’Amazonie, pour qui animaux et plantes ont une intériorité semblable à celle des humains malgré une apparence physique différente.
Il ne s'agit pas tant de fabriquer des images de corps humains ou animaux à la ressemblance de modèles. Les Indiens s'attachent plutôt à transformer les corps humains eux-mêmes en images, en empruntant des motifs et des attributs aux corps animaux. Griffes, becs, plumes, dents, duvet, pelage, os, élytres, écailles, utilisés comme ornement, traduisent la volonté d'emprunter aux animaux leurs aptitudes biologiques, et donc, l'efficacité avec laquelle ces derniers tirent parti de leur environnement.
Combinant ressemblances morales et différences physiques, l’animisme est représenté entre autres images, par les masques colorés des Indiens d’Amérique du Nord ou les parures de plumes des peuples d’Amazonie, pour qui animaux et plantes ont une intériorité semblable à celle des humains malgré une apparence physique différente.
Il ne s'agit pas tant de fabriquer des images de corps humains ou animaux à la ressemblance de modèles. Les Indiens s'attachent plutôt à transformer les corps humains eux-mêmes en images, en empruntant des motifs et des attributs aux corps animaux. Griffes, becs, plumes, dents, duvet, pelage, os, élytres, écailles, utilisés comme ornement, traduisent la volonté d'emprunter aux animaux leurs aptitudes biologiques, et donc, l'efficacité avec laquelle ces derniers tirent parti de leur environnement.

Couronne-© musée du quai Branly, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado
Date de l'oeuvre : 1960-1972
Matériaux et techniques : Amazona farinosa, Ara ararauna, Ara chloroptera, Casmerodius albus, Cracidae sp.
Pays : Amazonas
Continent : Amérique
Ethnie : Arawak
Matériaux et techniques : Amazona farinosa, Ara ararauna, Ara chloroptera, Casmerodius albus, Cracidae sp.
Pays : Amazonas
Continent : Amérique
Ethnie : Arawak
La deuxième section expose l'ontologie naturaliste, qui domine en Occident depuis l'âge classique : ce n'est pas par leur corps, mais par leur esprit que les humains se différencient des non-humains. Les corps sont tous soumis aux mêmes lois de la nature. Deux traits dominent cette vision :
-L'intériorité distinctive de l'être humain.
-La continuité physique des êtres et des choses dans un epace homogène.
Philippe Descola illustre cet énoncé par l'irruption de la figuration de l'individu dans la peinture flamande au XVème siècle. La manière de figurer met l'accent sur l'identité individuelle en excellant dans deux genres inédits : la peinture de l'âme et l'imitation de la nature.
-L'intériorité distinctive de l'être humain.
-La continuité physique des êtres et des choses dans un epace homogène.
Philippe Descola illustre cet énoncé par l'irruption de la figuration de l'individu dans la peinture flamande au XVème siècle. La manière de figurer met l'accent sur l'identité individuelle en excellant dans deux genres inédits : la peinture de l'âme et l'imitation de la nature.

La leçon de lecture, Gérard ter Borch-vers 1652-Musée du Louvre, département des peintures
Le totémisme-troisième section, mode d'identification des Aborigènes d'Australie, serait composé d'un grand nombre de classes d'êtres regroupant des humains et des non-humains. Les membres de chaque classe partagent des qualités physiques et morales incarnées par un totem.
Pour comprendre ce que sont les images totémiques, il faut connaître le statut général des images en Australie. Elles sont toutes et partout liées aux Êtres du rêve, et aux actions dans lesquelles ils se sont engagés afin de mettre en ordre le monde et de le rendre conforme aux subdivisions qu'ils incarnent eux-mêmes.
Les peintures sur toile des Aborigènes du désert central prolongent la tradition des dessins sur le sable. Les peintures pointillistes figurent les itinéraires suivis par les êtres totémiques au temps du Rêve.
Pour comprendre ce que sont les images totémiques, il faut connaître le statut général des images en Australie. Elles sont toutes et partout liées aux Êtres du rêve, et aux actions dans lesquelles ils se sont engagés afin de mettre en ordre le monde et de le rendre conforme aux subdivisions qu'ils incarnent eux-mêmes.
Les peintures sur toile des Aborigènes du désert central prolongent la tradition des dessins sur le sable. Les peintures pointillistes figurent les itinéraires suivis par les êtres totémiques au temps du Rêve.

Peinture acrylique sur toile "Rêve des deux hommes", Paddy Jupurrurla Nelson-1991
Pays : Yuendumu
Continent : Océanie
Ethnie : Warlpiri
Continent : Océanie
Ethnie : Warlpiri
© musée du quai Branly, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado
L'analogisme-quatrième section, est "un monde enchevêtré" où tous les occupants sont différents les uns des autres. La pensée s'attache à rendre présents des réseaux de correspondance, d’affinités, entre les éléments discontinus. cela suppose de multiplier les composantes de l'image et de mettre en évidence leurs relations.
Le réseau peut se donner à voir au moyen d'une accumulation non exhaustive d'objets de même nature exprimant des qualités différentes du monde, comme c'est le cas des poupées kachina.
Le réseau peut se donner à voir au moyen d'une accumulation non exhaustive d'objets de même nature exprimant des qualités différentes du monde, comme c'est le cas des poupées kachina.


Dans la mythologie des Indiens Hopis et Zuñis du Nouveau-Mexique et de l'Arizona, au Sud Ouest des États-Unis, les kachinas sont des esprits : esprits du feu, de la pluie, du serpent, ou encore esprits farceurs, espiègles bienfaisants ou malfaisants... Une sorte d'inventaire du monde visible et invisible. Six mois par an, à l'occasion de fêtes rituelles, ces esprits s'incarnent dans des danseurs masqués et costumés. Des poupées de bois peintes de vives couleurs, également nommées kachinas et représentant ces danseurs, sont offertes aux enfants, à l'issue des fêtes, pour qu'ils se familiarisent avec le monde des esprits.
La typologie de Philippe Descola est-elle une étape de l'anthropologie, susceptible de la même déconstruction que le totémisme, exposé par Emile Durkheim en 1912 dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, et remis en cause par Claude Lévi-Strauss en 1962 ?
Seuls les visiteurs rompus aux débats relatifs aux sciences humaines apporteront une réponse.
Seuls les visiteurs rompus aux débats relatifs aux sciences humaines apporteront une réponse.
Pour le profane, reste le sentiment que ces catégories définies, intemporelles, sont perméables. Ne peut-on trouver des traces d'analogisme dans une image classée dans le totémisme ? Ce canevas permet-il de classer des sculptures de Calder, une aquarelle de Tracey Emin dans l'un au l'autre de ces modes de figuration ?
Le naturalisme supposé propre à l'Occident est il exempt de toute trace d'animisme ? Les procès d'animaux ne sont-ils pas la marque d'un animisme occidental ?
Que penser des limaces excommuniées par le chanoine Noseret, vicaire général de Mâcon, en 1481, et par l'official de Grenoble, à la requête des syndics et conseillers de cette ville, en 1543 ?
En avril 1547, les consuls de Romans donnaient procuration à deux avocats pour soutenir, devant le vicaire général de Valence, un monitoire (lettre de citation adressée par un juge ecclésiastique à ceux qui ont connaissance d'un fait pour les obliger à témoigner) contre les chenilles, verpillères, rats et autres animaux nuisibles, et pour demander contre eux des lettres de malédiction s'ils refusaient de se retirer en un certain champ "de trente seterées" qui leur était désigné !
La Fabrique des images
Du 16 février 2010 au 17 juillet 2011
Au Musée du Quai Branly
Mezzanine Ouest
37, quai Branly
75007 Paris
Tél : 01 56 61 70 00
M° Alma-Marceau
Mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h
Jeudi, vendredi et samedi de 11h à 21h
Billet collections 8,50 € plein tarif et 6 € tarif réduit
Du 16 février 2010 au 17 juillet 2011
Au Musée du Quai Branly
Mezzanine Ouest
37, quai Branly
75007 Paris
Tél : 01 56 61 70 00
M° Alma-Marceau
Mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h
Jeudi, vendredi et samedi de 11h à 21h
Billet collections 8,50 € plein tarif et 6 € tarif réduit
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