19 novembre 2009
Artistes d'Abomey : Who's Who


Outre le fameux trône du souverain d'Abomey, exposé sur le plateau des collections permanentes, le musée met en scène des pièces illustrant la royauté et l'histoire de sa fondation : photographies, sculptures, bas-reliefs, aquarelles, gravures, tentures, parures, matériel divinatoire, armes...82 objets et huit documents graphiques anciens révèlent la créativité des artistes de la cour d'Abomey.

La recherche des auteurs des oeuvres conservées au musée du quai Branly s'inscrit dans la démarche entamée par Frans Olbrechts (1899-1958), anthropologue, professeur à l'Université de Gand, et William Fagg (1914-1992), conservateur du département ethnographique du British Museum à partir de 1938.
Pionniers dans la construction d'une histoire de l'art africain, ils ont tous deux affirmé que "L'artiste tribal n'est pas l'élément anonyme d'une collectivité plus ou moins identifiable, mais une personnalité distinguable et originale, tout comme Cellini, Turner ou Matisse, même si dans la plupart des cas nous ne le connaissons qu'à travers ses oeuvres".
Jusqu'au début du XXème siècle, le mot "art" n'était pas utilisé pour désigner les productions artistiques des peuples non occidentaux. Jugés à l'aune de l'histoire des arts européens, les objets collectés, dénommés "sauvages, fétiches, idoles", étaient considérés comme des spécimens ethnographiques, témoins de l'avancement des cultures.
Dès les Croisades, l'Occident a entrevu le pays du Soudan, d'où venaient les magiciens des récits arabes. L'idéologie voyant dans le Continent Noir le Royaume des Idolâtres, le Royaume oublié de Dieu, prend sa source dans les récits empreints de mythologie du Moyen Age et le traité d'Honorius d'Autun au XIIème siècle De l'image du monde, décrivant les bestiaires et herbiers fabuleux, les coutumes étranges, les phénomènes surnaturels et les monstres .
Les contacts entre le continent Africain et l'Europe sont établis par les navigateurs Portugais dès 1470, lorsque les cours européennes commandent au Bénin des coupes, des salières et des poivriers en ivoire. Il faut attendre le début du XXème siècle pour que les objets africains et océaniens entrent dans les galeries d'art primitif et acquièrent un statut d'oeuvres d'art à part entière.

Dès les années 1900, ethnologues, anthropologues, artistes occidentaux, ressentent la nécessité de dépasser le préjugé tenace : "des arts sans histoire sont des arts sans artistes". Face à la culture de l'écrit, l'Afrique noire, où règne la tradition orale, est apparue dès les premiers contacts au XVème siècle, aux yeux des européens, comme dénuée de culture, de passé. L'incompréhension des langues (peu de voyageurs apprendront, à l'instar de Richard Burton, 29 langues et 11 dialectes pour mieux appréhender les sociétés découvertes) favorisera l'éclosion de l'idée que l'Africain est inapte à la civilisation.
Les "fétiches" ne pouvaient accéder au statut d'oeuvres d'art que par l'évolution des mentalités, accélérée par la prise de conscience que les objets amassés depuis les pillages du XIXème siècle, étaient plus que de simples témoignages historiques.
Les recherches d'Ernst Grosse (1862-1927) dans The Beginnings of Art (1897), provoquent une rupture dans le regard porté sur les arts "primitifs", en définissant les bases de l’ "Anthropologie de l’Art".
Grosse trouve "étrange" que les populations primitives "fassent preuve d'un grand talent en sculpture". Il remarque que les "primitifs" produisent des oeuvres réalistes à partir d'observations des êtres et des objets qui les entourent. Trois idées fondamentales naissent de sa réflexion :
-les productions des peuples sans écriture ne peuvent être appréhendées que dans le contexte des formes de cultures où elles sont apparues.
-la pulsion esthétique est partagée par l’ensemble de l’humanité.

Affirmant que certains traits universels font que l'art est art, il fait entrer les "fétiches" dans le champ artistique.

En France, Aristide Maillol discerne dans l'Art Nègre qui "Renferme plus d'idées que l'art grec", une grande liberté dans l'invention des formes.
Les peintres fauvistes (Vlaminck, Derain, Matisse, Braque...) s'inspirent de Gauguin qui régénère sa peinture en puisant dans les formes étrangères.
Tous démarrent des collections d'objets africains, attirés par l'audace des formes et l'antiréalisme qu'ils veulent insérer dans leurs propres créations. Les objets "sauvages" acquièrent rapidement valeur marchande et valeur esthétique. La mode est alors à la nécessité de "Retrouver les instincts, les extases, les réactions viscérales prêtés à l'Homme des Origines, au primitif".
Mais la classification en Art Primitif dénote encore l'ignorance des conditions de fabrication et de conception des oeuvres des peuples d'Afrique, d'Océanie et d'Amérique.

Perles en pâte de verre-Musée du quai Branly-Don Bernard Maupoil
Le roi Glèlè fit faire cette couronne pour le nesuxwe (culte des défunts de la famille royale) de son fils Ahanhanzo, tué par son frère Béhanzin.
Il faudra tout l'apport des travaux des ethnologues qui enquêtent sur le terrain, en corrélation avec les récits des voyageurs et missionnaires et l'acuité du regard des marchands d'art, pour découvrir, comme l'écrit Jean Laude, que "Pas plus en Afrique que dans l'Europe médiévale, l'oeuvre d'art n'est le pur produit de l'instinct, ni le résultat de cette création délirante et extatique que certaines imaginations mal informées ont considéré longtemps comme un des caractères de l'art africain. Il y a en Afrique des artistes au sens propre du terme et il est absurde de rapprocher, comme c'était la mode entre les deux guerres, l'art de ces soi-disant "primitifs" de l'art des enfants et des fous pour en faire une catégorie spéciale et vaguement pathologique de la création artistique. L'artiste africain est un homme qui, au point de départ, a appris un métier, selon des règles précises, ausi bien sur le plan esthétique que sur le plan social".
Au fur et à mesure du développement de la muséographie, le terme Arts Premiers s'est substitué à celui d'Art Primitif pour désigner les objets provenant des sociétés non occidentales.

Crânes humains, alliages cuivreux, métal, verre
Muséeum d'Histoire naturelle de Nantes
Don capitaine Rilba, saisi après la prise d'Abomey
Ce trophée, réalisé par deux familles d'artistes de cour, est composé d'éléments en alliage cuivreux importé. Les Metakonto avaient pour tâches de nettoyer et traiter les crânes trophées ramenés dans le royaume comme preuve de victoire sur les champs de bataille...Ce type de trophée était destiné à impressionner le visiteur. C'est pourquoi le magasin des crânes (metago) était installé dans un endroit facile d'accès au public.
"Art Ethnique" ou "Tribal", il importe surtout de démontrer que la prétendue stagnation de la création artistique en Afrique s'appuie sur l'ignorance de l'histoire de ce continent.
La datation et l'identification des oeuvres contribuent à la connaissance de sociétés, qui, par la richesse des solutions figuratives inventées par leurs artistes, doivent être considérées comme sources d'un apport majeur à l'art dans son ensemble.

Fer, bois, cuivre
Musée du quai Branly-Don de M. de Garreres
Spécifiques du Danhomé, les récades en forme de hache sont destinées au roi, à ses messagers, aux dignitaires et aux responsables des principaux cultes vodoun. Les motifs et matériaux varient selon l'usage. Portées à l'épaule et brandies lors de danses, les récades sont une forme achevée de l'expression du pouvoir au Danhomé. L'absence de patine d'usage indique que cette récade fut certainement produite à l'époque coloniale. La qualité des matériaux, des figures et des finitions atteste qu'elle provient d'un atelier qui travaillait pour la cour avant l'exil du roi Agoli-Agbo. Les colons devinrent les nouveaux commanditaires de ces artistes, désormais sans mécènes.
Son association prépare un projet de sensibilisation des migrants en France, sur l'abandon de l'excision. En coordination avec une ONG, installée sur place, elle concentre son action sur 40 villages du Mali.

37, quai Branly
75007 – Paris
Tél : 01 56 61 70 00
mardi, mercredi et dimanche : de 11h à 19h
jeudi, vendredi et samedi : de 11h à 21h
14:55 Publié dans Beautiful Expositions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musee du quai branly, artistes d'abomey, art africain
05 novembre 2009
Jerry Lee Lewis : le diable aux trousses
Jerry Lee Lewis par Guy Peelaert-Rock Dreams-Exposé au musée Maillol
Jerry Fous l'Feu, hissé à la force du gosier sur le trône de whiskyland par la grâce de Satan et la puissance de Dieu qui maintient son suppôt éperdu au bord du gouffre depuis 70 ans !
This Man doesn't play Rock'n'Roll....... He is Rock'n'Roll" Bruce Springsteen.
"-La réaction des foules ne vous apporte-t-elle pas un peu de bonheur ?
-Satan ? Il est le plus puissant après Dieu. Il vous entraînera...dans les profondeurs de...la souffrance.
-En quoi Satan tire-t-il bénéfice du fait que vous distrayez les foules ?
-Parce que j'entraîne le public en enfer avec moi. Comment puis-je les emmener au paradis avec Whole lotta shakin' goin' on ?
Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre."
"La scène rock actuelle est incroyablement conservatrice" disait le chanteur Sting (Metro-27 octobre 2009)
"Aujourd'hui, la question n'est pas de savoir comment devenir une rock star mais plutôt comment le rester".
Ce soir, 5 novembre 2009, au Grand Rex, à 20 h, se produira celui qui a su le rester et devenir une "légende vivante", en dépit des adjuvants et substances toxiques de toute nature, ingurgités depuis qu'il a mis plein gaz sur la route du rock, de la country et de la fantasia des vandales de la musique qui consume ses mages, d'amour, de rage, de désespoir, et de gloire.
"Je ne me suis jamais considéré comme le plus grand, mais je suis le meilleur"
Jerry Lee Lewis dit Le Killer, "C'est comme ça que mes amis m'appellent. Je détestais déjà ce nom quand j'étais gosse, mais il m'est resté collé. Je ne crois pas qu'ils disaient tueur, comme pour dire que j'allais tuer les gens. Je crois qu'ils voulaient dire que j'étais un tueur sur le plan musical. Mais je suis un sale fils de pute. Un mec bien. Jamais fait de mal à ceux qui se sont pas mis en travers de mon chemin. J'ai une sale tendance en moi. Elvis l'avait aussi, mais il l'a cachée. Moi, je la cache pas. Il faut que je la laisse s'exprimer de temps en temps. Elvis...Ce fils de pute s'est défoncé à mort. Son coeur était deux fois plus gros que la normale, avec toute cette défonce qu'il avait pris. Je
vais vous dire ce qu'il était. C'était un toxicomane. Moi, je suis un alcoolique".
Jerry, Jerry, Jerry, dévoré au plus profond des tripes par le boogie-woogie, le gospel, le blues, le hillbilly, musique des"péquenots des collines", rebaptisée country & western après la seconde guerre mondiale.
Comme Elvis, né en 1935, dans une famille aimante, pauvre, du Sud des Etas-Unis où la ségrégation raciale donne naissance à la race music, celle des labels créés pour le public noir américain, "African Americans".
Le disque permet aux anciens esclaves, affranchis, migrant vers les villes du nord pour y travailler, d'emporter avec eux le blues, le jazz, le gospel, et de faire découvrir ces musiques à tout le continent.
Jerry Lee, adoré des filles dès ses treize ans, idole de Ferriday et d'Angola, où il se brise le fémur jusqu'au bassin en jouant au foot. Il continue de jouer du piano, la jambe droite plâtrée rejetée sur le côté, position étrange qu'il gardera toute sa vie, en se mettant au clavier.
Possédé par le chant dès l'enfance : à l'église, en écoutant les vieux disques de son père, en choeur avec les enfants des métayers noirs voisins.
Oh, mon Seigneu', mon Dieu, qu'est i ' arrivé quand Adam a pris la pomme ? (Amen, Amen.)
Oui, le Seigneu' n'avait i' pas dit à c' pauv idiot de pécheur de n' pas écouter cette vilaine femme ? (Amen, Amen.)
Oui, Seigneu', lui avait i' dit ou non ? (Amen, Amen, Oui i' lui avait dit.)
Et qu'est-ce qu'il a fait Adam, hein ?
Oui, Seigneu' après que tu lui avais dit de pas l'faire, qu'est-ce qu'il a fait ?
(Amen, Amen, frère, prêche, prêche, prêche.)
Jerry n'est pas un pilier d'école, il préfère nager, lancer le couteau, lire des illustrés et se déchaîner sur le vieux piano de l'église de l'Assemblée de Dieu de Ferriday. A 10 ans, il réussit à à arracher du piano de son oncle Lee Calhoun, les sons qui le hantent et courent dans sa chair. Il "boit" les voix d'Al Jolson, Jimmie Rogers, Hank Williams, Gene Autry, transforme tout en boogie-woogie, qualifié de musique du diable par les Eglises, qui interdisent les "musiques et les airs à se trémousser".
Adolescent, il lit la rubrique "Chez les gens de couleur" du Concordia Sentinel, un hebdomadaire publié à Ferriday. Il y découvre les noms des meilleurs joueurs de blues qui vont se produire dans "La Grande Maison de Haney" une boîte de nuit située au coeur du quartier noir de la ville.
Sunnyland Slim "Le Maigrichon du Pays du Soleil"
Big Maceo "Le Gros Maceo"
Muddy Waters "Eaux Boueuses"
Roy Milton & his Solid Senders "Roy Milton et ses Mecs de Première Bourre"
Memphis Slim & his House Rockers "Le Maigrichon de Memphis et ses Gars qui Cassent la Baraque"
Ray Charles
Bobby Bland et Blues Boy King "Le Garçon du Blues"
Au cours de ces années 1945-1950, le vieux blues rural évolue vers le rythm & blues, puis le rock'n'roll. Le "Big", Will Haney, comme les autres propriétaires de clubs noirs, refuse l'entrée aux blancs, a fortiori à ceux qui n'ont pas encore de barbe au menton.
"On descendait là-bas, on vendait des journaux, on cirait des godasses, ce genre de trucs, et on continuait comme ça jusqu'à ce que personne ne fasse plus attention à nous ; alors on se débrouillait pour passer la porte. Et les gars là-dedans étaient tellement bourrés qu'ils pouvaient même plus mettre un pied devant l'autre. Mec, on se faufilait la-dedans, et le vieux Haney, il nous attrapait. Il disait : "Nom d'un chien, votre oncle Lee, y va s'pointer et y va nous tuer, vous et moi !" Et il nous jetait dehors. Mais j'ai entendu un tas de bons trucs au piano là-bas, ça c'est sûr. Mec, ces vieux types noirs, ils débarquaient dans ces vieux autobus, avec les pieds qu dépassent des fenêtres, en mangeant des sardines. Mais j'peux t'le dire, ils savaient vraiment jouer de la musique-ça, c'est garanti".
Lorsqu'arrive son tour de savoir jouer de la musique, Jerry Lee devient la terreur des autres musiciens, entre autres ceux de Chuck Berry, pourtant vaccinés : "We're not going to continue the show with that cracker". Le cinglé, Jerry Lee, participe le 28 mars 1958, à une tournée de vedettes organisée par Alan Freed, animateur et producteur radio.
Imprégné de son succès de 1957, il a exigé de clôturer le spectacle. Chuck Berry, autre star présente ce soir là au Paramount de Brooklin, veut lui aussi passer en final. Alan Freed tranche la querelle : Chuck Berry, plus ancien dans le rock'n'roll fera la clotûre.
Jerry Lee passe donc avant Chuck, comme prévu. Hurlant, vociférant, il "casse la baraque" et transforme les spectateurs en une tornade prête à grimper au plafond quand il entonne Great balls of fire. Au plus fort du chaos, il sort de sa poche une bouteille de Coca remplie d'essence, asperge le piano, tout en continuant à jouer, frotte une allumette et martèle les touches en feu jusqu'à rendre la salle frénétique.
Rentrant en coulisses pour laisser la place à Chuck Berry, il lui lance très calmement : "Assure après ça, négro."
09:55 Publié dans Beautiful Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : jerry lee lewis, chuck berry, rock'n'roll, race music, blues




